Dans ce remarquable ouvrage paru en 2007, Robert O. Paxton (R.O.P.) démontre que le Fascisme ne procède pas d’une idéologie, même s’il peut y avoir un aspect « idéologique », il est comme l’extrême-droite « mouvement » avant tout, action, coup de force qu’il peut ou pas justifier ensuite « idéologiquement ».
J’écrivais récemment, dans un Billet sur Médiapart, que vouloir combattre les idées d’extrême-droite c’était un peu comme lutter contre le vent ou ramer contre la falaise. Sur la question des idées, voici ce que dit l’auteur (R.O.P.) : « D’abord prendre le pouvoir : la doctrine venait après. Hannah Arendt observe que Mussolini fut probablement le premier dirigeant de parti à avoir consciemment rejeté un programme formel pour le remplacer par la seule direction inspirée et l‘action. »
Robert O Paxton montre très bien que pour l’extrême-droite (fascisme et nazisme) « au début était l’action » (Goethe dans Faust), bien plus que « Au début était le Verbe » (Évangile de Jean). C’est tout le débat des années 1980 en Allemagne autour de Jürgen Habermas entre les « Intentionnalistes » (idée) et les « Fonctionnalistes » (action) sur la mise en œuvre du génocide de 6 millions de juifs par les nazis. S’il est évident qu’Hitler haïssait les Juifs, il n’avait pas programmé en détail l’extermination. C’est au fur et à mesure que celle-ci se mit en place et s’emballa, chaque étape amplifiant en horreur la précédente. C’est aussi, et pas simplement pour la prudence, car les Nazis notaient tout, ce qui explique qu’il n’y ait jamais eu d’ordre écrit d’Hitler pour le Génocide, le fait précédait le mot.
Dans son livre, R.O.P commence à bien expliquer que le Fascisme était impensable jusqu’à la fin du XIXe siècle et que c’est une création du XXe siècle dans un contexte très particulier dû aux conséquences de la Première guerre mondiale. Jusque-là, Marx et Engels considéraient comme très probable l’avènement du Socialisme par la voie électorale, car la légalité travaillait contre les Conservateurs selon le propos d’Engels et qu’ils n’auraient comme seul recours qu’un coup de force que l’on pourrait stopper par la mobilisation des masses dans le cadre « légal ». Mais ils n’imaginaient pas que cet avènement soit possible par un coup de force, appuyé par une large approbation des « masses » dans un cadre semi-légal.
Le tournant de 1914-1918
Mais 1914 allait changer tout cela et déboucher sur 1917. C’est la rupture généralisée : Fascisme, Bolchévisme, peinture expressionniste selon ROP qui note aussi que les pays neutres, de même que les pays victorieux dans la Grande guerre, ont eu de faibles niveaux de fascisme, à l’exception de l’Espagne, mais elle avait connu une gigantesque défaite en 1898 (Guerre hispano-américaine).
Le mot de « fascisme » vient de fascio, c’est-à-dire la hache prise dans un fagot de tiges. C’était le symbole des révolutionnaires français depuis 1789, la Réaction s’en empara pour en détourner le sens, illustrant la solidarité des factieux entre eux. Mussolini employait le terme de « fraternité de combat » propre à une bande en marge de la société désireuse de la combattre. Le terme de « national-socialiste » est inventé par Maurice Barrès en 1896 qui définit ainsi le Marquis de Morès.
Le premier programme fasciste prévoyait « la convocation d’une Assemblée constituante pour qu’elle élaborât une nouvelle Constitution (sans doute monarchique), la journée de 8 heures, la participation des ouvriers à la gestion technique des entreprises, l‘expropriation partielle de toutes sortes de richesses grâce à un import lourd et progressif sur le Capital, la confiscation de certains biens de l’EgIise et celle de 85% des profits de guerre ». Les fascistes italiens ont fait tout le contraire, ce qui prouve bien que ce n’était pas l’idéologie qui les guidait, mais bien plutôt les circonstances.
Leur premier acte fut l’attaque du quotidien socialiste Avanti où il y eut 4 morts et 39 blessés. Le ton était donné : contre le mouvement ouvrier organisé. Et c’est cela qui fit, comme pour les nazis, leur succès auprès du Capital : ils étaient les seuls capables de « mater » la classe ouvrière et de casser ses organisations. Il faut cependant relativiser fortement La Marche sur Rome qui fut une pantalonnade et qui aurait pu être stoppée par la fermeté du gouvernement, mais sa lâcheté permit au Duce (au passage, c’est Garibaldi qui inventa ce mot) ce coup de poker. La Marche finit par se déliter plus elle avançait vers Rome : « Que ce soit dans l’Histoire ancienne ou contemporaine, il n’y eut pratiquement jamais de tentative pour s’emparer de Rome qui n’échoua aussi lamentablement dès son début ».
De même, c’est la lâcheté d’Hindenburg et de Von Papen qui permit la nomination d’Hitler au poste de Chancelier « en se hissant au pouvoir par une conspiration d’escalier de service ». Paxton note : « en effet, jamais des fascistes, jusqu’à aujourd’hui, ne sont arrivés au pouvoir par le biais d’un coup d’Etat dans un Etat établi ».
Au tout début, Mussolini avait le soutien des Banquiers Juifs et cela durera jusqu’au début de la Seconde guerre mondiale. Cela ne changera qu’avec la République de Salo, sous tutelle nazie, mais cela ne durera qu’un temps très bref et dans un espace très limité. Pour Paxton : « il devient ainsi problématique de considérer l‘antisémitisme comme étant l’essence même du fascisme ».
L’auteur fait bien la différence entre les doctrines en « isme » qui faisaient toutes, plus ou moins, appel à la raison ou à une certaine forme de raison, en tout cas à une apparence de logique. « Si bien que, de manière totalement différente des “ismes“ classiques, la justesse du fascisme ne dépend pas de la vérité de l’une ou l’autre des propositions avancées en son nom. Le fascisme est « vrai » en ce sens qu’il aide une race (ou un peuple, ou un sang) donné à accomplir son destin dans sa lutte darwinienne avec les autres peuples, et non pas à la lumière de quelque raison abstraite ou universelle. » C’est pourquoi la constitution d’une « Internationale fasciste » basée sur des nations qui s’opposent en se surdéterminant est une chimère : « je m’oppose complètement à toute tentative d’exporter le national-socialisme » (Hitler dans Propos de table du 20 mai 1942).
On connaît la formule de Benito Mussolini :« Tout dans l‘Etat, rien contre l‘Etat, rien en dehors de l‘Etat », même si cet Etat est réduit à ses fonctions régaliennes dont la répression et la violence sous toutes ses formes sont la base. L’individu n’est rien, il est subordonné « La conception fasciste de la vie… n’affirme la valeur de l’individu que dans la mesure où ses intérêts coïncident avec ceux de Etat » (Mussolini).
La question du vote
Le fascisme est aussi l’utilisation du vote, qu’il ne veut pas restreindre, comme le suffrage censitaire, arme traditionnelle de la Réaction avant le XXe siècle, c’est au contraire l’utilisation du bulletin de vote qu’il préconise en manipulant l’électorat. Le précurseur indéniable fut Bismarck : « si bien que nous pouvons situer le fascisme non seulement après l’instauration irréversible de la politique de masse, mais, de plus, assez tard dans ce processus lorsque les socialistes en sont au point de participer au gouvernement avec les compromissions que cela comporte. »
Ce fut en France (Général Boulanger) et aux Etats-Unis (Ku Klux Klan), vieilles démocraties, que les premiers chocs en retour contre la démocratie apparurent. Pour autant, il n’y eut jamais de fascisme de « masse » en France, ce qui s’en rapprocha le plus furent les mouvements du Colonel de la Rocque mais uniquement dans la catégorie « attrape-tout ». L’explication de l’Italie mussolinienne et de l’Allemagne hitlérienne a été donnée d’une certaine manière par Trotsky dans sa métaphore sur la porte la moins bien barricadée : « L’Histoire s’avance sur la ligne de moindre résistance. L’époque révolutionnaire a fait son incursion en franchissant les portes les moins bien barricadées ».
Robert Paxton note aussi qu’au début de sa prise du pouvoir, le fascisme organise de fait une concurrence entre les structures de son mouvement et les instances et institutions régaliennes de l’Etat, concurrence alimentée par la soif des prébendes des nouveaux venus, qui veulent « leur place au soleil ». Mais finalement, c’est l’Etat régalien qui triomphe toujours, la Realpolitik l’emporte sur les appétits des supplétifs fascistes. C’est ce qui est arrivé à Ernest Röhm dans la Nuit des longs couteaux du 30 juin 1934. Le Capital remet de l’ordre « dans l’ordre fasciste » qui sème le désordre dans l’Etat régalien.
Hitler contient un certain temps les appétits, mais il faut la guerre en Russie pour permettre aux ardeurs d’être satisfaites et contenues dans un gigantesque défouloir. Le Génocide servira aussi d’exutoire, ce qui l’amplifiera certaine façon. Mussolini fit exactement la même chose avec la Guerre en Ethiopie et le massacre des Africains.
« Aucun de ces régimes n’était concevable sans la terreur. La violence nazie, omniprésente était devenue hautement visible après 1933. On ne cachait pas l’existence des camps de concentration, et les exécutions de dissidents étaient orchestrées de manière à recevoir de la publicité. Que la violence nazie fût aussi publique, ne signifiait pas pour autant que le soutien au régime était obtenu par la force. Etant donné qu’elle était dirigée contre les juifs, les Marxistes et les “marginaux” asociaux (homosexuels Tsiganes, pacifistes, fous et infirmes congénitaux et criminels récidivistes – des groupes que de nombreux Allemands étaient soulagés de voir éliminer), beaucoup de citoyens se sentaient davantage satisfaits que menacés par elle. Les autres apprirent rapidement à se taire ». Ce n’est qu’à la fin, quand tout était perdu, qu’Hitler déchaînera aussi la violence contre le peuple allemand.
Paxton note l’attention particulière que les fascistes et les nazis portaient à la classe ouvrière qu’ils craignaient par-dessus tout. Par les moyens de terreur, de division, de concession et d’intégration « à la Nation », ils s’efforçaient de la contenir en la contrôlant. Quelque part, c’était un hommage rendu au Prolétariat et à sa force.
Comparaison n’est pas raison quoique…
Comparaison n’est pas raison, mais cela n’interdit pas de voir des similitudes étranges : « les fascistes ne souhaitaient pas développer l’économie, mais préparer la guerre, même s’il fallait, dans cette perspective, accélérer la production d’armes ». Il fallait aussi se préoccuper de la protection sociale et de santé, mais en la pervertissant « par une forme raciale d’exclusion ». Les récentes mesures du gouvernement Macron-Attal contre les immigrés et les réfugiés s’apparentent un peu à cela en désignant les immigrés comme des profiteurs au détriment des « Français ». C’est la rhétorique classique et raciste de l’extrême-droite.
Il note aussi : « Bien que les régimes autoritaires piétinent souvent les libertés civiles et soient capables de brutalités meurtrières, ils ne partagent pas le désir fasciste de réduire à néant la sphère privée. » Ces régimes ont besoin des corps intermédiaires pour être le véhicule de leurs pouvoirs, contrairement au fascisme qui les annihile. Que fait Emmanuel Macron, par les lois Sécurité globale et Séparatisme, sinon détruire les corps intermédiaires et détruire la sphère privée, garante des libertés et de l’expression libre des opinions et de leurs manifestations ?
On sait que le Macronisme est d’essence totalitaire, parce qu’à travers les lois Séparatisme et Sécurité globale, il tend à détruire toutes les frontières entre la sphère publique et la sphère privée. Tout devient « public » et affaire de l’Etat, la sphère privée doit être régentée par les mêmes obligations que la sphère publique, on le voit notamment sur la question de la « laïcité » qui doit s’appliquer partout et pas seulement dans les Institutions publiques. La loi Séparatisme est une loi brutale pour forcer l’Islam à la Sécularisation totale.
Le principe républicain signifiait qu’en dehors de la sphère publique, chacun était libre de faire ce qu’il voulait et de dire ce que bon lui semblait. Ce principe est aujourd’hui largement battu en brèche. On n’en est pas encore là, mais peut-être qu’un jour, on devra constater comme le faisait le Responsable nazi du Front du Travail sous le IIIème Reich que la seule personne privée était celle qui dormait.
C’est l’objet de la mise en œuvre d’une idéologie d’Etat sur les « valeurs de la République », que le même Etat macroniste est incapable de définir, hormis l’obéissance réglementaire au Pouvoir (SNU, port de l’uniforme, militarisation croissante de la société et de la jeunesse) appuyée par une violence policière d’État.
Voilà ce que dit Robert Paxton : « A son apogée, le fascisme a redessiné les frontières entre public et privé, empiétant gravement sur ce qui était auparavant considéré comme du registre du privé et, comme tel, intouchable. Il a transformé la pratique de la citoyenneté qui, de la jouissance des droits et devoirs constitutionnels, est passée à la participation à des cérémonies de masse de consensus et de conformité. Il a restructuré les relations entre l‘individu et la collectivité au point que l’individu n’avait plus aucun droit en dehors des intérêts de la communauté. Il a étendu les pouvoirs de l‘Exécutif – parti et État – visant à un contrôle total. »
L’auteur note que le fascisme a toujours besoin d’un ennemi intérieur ou extérieur qu’il diabolise, « mais cet ennemi ne serait pas forcément les juifs ». Le fascisme doit être religieux, anti-Noirs, anti-islamique aux Etats–Unis. En Europe occidentale, il serait séculier et anti-islamique. En Russie, il serait religieux, antisémite, slavophile et anti-occidental. Comme le disait Georges Orwell : « il n’y a pas d’habit particulier pour ce moine-là ».
« Si des éléments importants de l’élite conservatrice commencent à les cultiver (les fascistes) ou même à les tolérer en tant qu’armes contre un ennemi intérieur quelconque, comme les immigrés, nous nous rapprochons de la deuxième étape » de la conquête du pouvoir par le fascisme.
Robert O Paxton note qu’aux USA, il prendrait la forme d’un combat frontal contre le Premier Amendement de la Constitution, contre la Séparation des Eglises et de l’Etat et contre tout contrôle des armes et aussi contre les minorités et les « décadents ».
Mais le problème du fascisme est qu’il ne peut être une solution durable : « En dernière analyse, le fascisme est en lui-même déstabilisant. A long terme, il n’est donc pas une vraie solution pour résoudre les problèmes des conservateurs ou des libéraux terrifiés »
Christian Eyschen
Le fascisme en action par Robert O Paxton – Editions Histoire BDIC – 443 pages – 12€
Cet article a été publié dans le mensuel « La Raison n°695 – octobre 2024 » édité par la Fédération Nationale de la Libre Pensée (FNLP)
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